Les planètes désalignées de l’Europe peuvent-elles se réaligner ?

Au premier abord, tout va mal pour l’Union européenne. Pour elle, les « planètes » sont désalignées.

L‘Union européenne est confrontée à la forte montée des populismes. Elle ne parvient pas à parler d’une seule voix et donc ne réussit pas à faire entendre (suffisamment) sa voix et ses valeurs ni à l’intérieur d’elle-même ni dans le monde.

À l’extérieur, les grandes puissances Etats-Unis, Chine et Russie développent une même stratégie : elles interviennent (manipulent) et jouent sur les divisions des pays membres de l’UE pour l’affaiblir.

La semaine dernière, Georges Soros a publié dans le Financial Times[1]un article – repris dans plusieurs média français – dans lequel il pointe trois faiblesses de l’Europe : sa gestion de la crise migratoire, la désintégration territoriale (qui commence avec le Brexit), son addiction à l’austérité ; il prône une « réinvention » de l’Europe, sans dire comment, évidemment.

Un contraste frappant

Le contraste est fort entre les opportunités qu’offre aujourd’hui le contexte international pour que l’Europe apparaisse forte et parle d’une voix au monde, et les frictions à l’intérieur d’elle-même entre ses membres.

1) Le moment actuel est plus favorable que jamais pour que l’Europe prenne une place consistante et qu’elle soit écoutée. Car les Etats-Unis sortent de la scène mondiale et se replient sur eux-mêmes, la Russie cherche à devenir elle-même une grande puissance, la Chine a pour objectif de (re)devenir la première puissance du monde (中国, Zhōngguó, pays du milieu). Il y aurait donc de la place pour faire entendre une autre voix, pas une voix de grande puissance (militaire) qu’elle n’est pas, mais une voix fondée sur les valeurs européennes[2] (paix, dialogue et concertation, tolérance, non discrimination, équilibre entre démocratie, économie, social et écologie). Des valeurs que, lors de mes voyages à l’extérieur de l’UE, on me supplie que les Européens continuent à faire vivre « sinon le monde est foutu ».

2) Or que voit-on ? le spectacle d’une Europe désunie, désalignée, sans rêves communs.

En son sein, divergences, désaccords et discordances la déchirent, accrus par les populismes nationalistes de gauche ou de droite, naissants ou installés dans quelques pays d’Europe centrale (Hongrie, Tchéquie, Pologne, Autriche) mais pas seulement, tout récemment de façon spectaculaire en Italie, et encore hier le 3 juin en Slovénie malgré que ce pays connaisse un taux de chômage et un déficit public faibles et un taux de croissance conséquent (elle rappelle le cas de l’Autriche).

Pourquoi ?

Deux raisons s’imposent d’elles-mêmes, toutes deux sont de la responsabilité des Etats-membres, une troisième vient compléter le tout.

a) L’une concerne le traitement de l’immigration. surtout l’Italie (et la Grèce), deux pays de première arrivée de la majorité des migrants. Le règlement de Dublin III, entré en vigueur le 1er janvier 2014 et succédant aux règlements I et II, institue un principe simple en théorie, mais qui pose de nombreux problèmes en pratique : le pays dans lequel a été formulée la demande d’asile est celui qui est chargé de son instruction et de la décision finale, et est donc le seul à devoir s’en occuper. C’est le cas de l’Italie (après la Grèce) où sont enregistrées la majorité des demandes initiales d’asile. Les autres pays en ont profité pour s’en laver les mains et pour laisser tout le boulot aux Italiens. Les Etats-Membres de l’UE ont une lourde responsabilité dans les résultats des dernières élections européennes, par leur manque de solidarité dans l’afflux migratoire que l’Italie a dû gérer – et continue de gérer d’ailleurs -.

b) L’autre concerne la dimension sociale. Comme je l’ai déjà souligné dans une série de 4 épisodes publiés les 5 et 9 avril 2018, intitulés : « L’Europe sociale, pourquoi en parler ? » et dont voici les liens des trois premiers

http://moneurope.laurence-dandlau.com/2018/04/04/leurope-sociale-4-raisons-den-parler-1/

http://moneurope.laurence-dandlau.com/2018/04/05/2-europe-sociale-pourquoi-en-parler-episode-2-%E2%80%83/

http://moneurope.laurence-dandlau.com/2018/04/09/3-europe-sociale-pourquoi-en-parler-episode-3/

J’y parle des deux poudrières que sont l’accroissement des inégalités et la progression des populismes. Je raconte aussi qu’il est possible de faire autrement, et que je suis favorable par exemple à l’introduction de salariés dans les conseils d’administration, comme dans la cogestion à l’allemande, à condition que le dialogue social devienne une véritable habitude insérée dans notre culture en France, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

c) La troisième tient à la relation franco-allemande, sans laquelle rien n’avance en Europe.

Chacun sait les difficultés qu’a rencontré Mme Merkel, qui souhaitait rester au pouvoir, pour constituer une coalition. Les mois ont passé, la relation franco-allemande en a pris un coup. Même si je ne peux pas m’empêcher de croire que Mme Merkel elle-même serait favorable aux propositions de M Macron[3], il faut bien reconnaître qu’elle ne fait pas grand-chose pour alimenter la relation franco-allemande. La volonté européenne de M Macron, ses beaux discours et ses amples propositions sont pour le moment enlisés, faute d’un accord explicite de l’Allemagne.

Olaf Scholz, Ministre des Finances de l’Allemagne

Car lorsqu’on regarde les propositions du nouveau ministre des Finances allemand (pourtant SPD, parti socialiste allemand), on ne peut pas s’empêcher de constater la poursuite d’un fétichisme budgétaire de l’Allemagne [4] :  « réduction du niveau des investissements publics, coupe substantielle dans les dépenses militaires, gel des fonds pour l’aide au développement et rétrécissement de la contribution allemande au budget européen » sont les pistes défendues par Olaf Scholz, qui permettraient au budget allemand d’afficher un excédent de 1% par rapport au PIB ; son ambition est d’éradiquer toute dette publique allemande. A cela s’ajoute un excédent systématique de la balance des paiements allemande de l’ordre de 8% depuis quelques années.

Je ne peux pas non plus m’empêcher d’avoir l’impression que les allemands affichent une certaine indifférence vis-à-vis de l’exacerbation des déséquilibres européens, comme ils se montrent insensibles au besoin vital de flexibilité budgétaire d’une nation à la dérive comme l’Italie désespérément en mal d’investissements publics. Ce nouveau budget allemand s’avèrerait-il donc anti-européen ?

En disant ceci, j’ai bien conscience que je reflète un point de vue typiquement français (d’un pays qui pratique avec persévérance toutes sortes de déficits) d’une part, et que d’autre part je vais à l’encontre de ce à quoi je crois par-dessus tout, le dialogue.

Il n’empêche que la déception française devant la frilosité allemande est importante, l’impact sur la progression de l’UE grand.

Donc, je voudrais regarder avec vous les propositions françaises et les propositions allemandes pour renforcer l’Europe.

Les propositions allemandes, les propositions françaises, quels points de convergence aujourd’hui 

A ce stade, car l’Allemagne et la France préparent des propositions communes sur l’avenir de l’Europe pour fin Juin.

Au-delà de grandes déclarations communes sur le thème : « l’Europe doit prendre son destin en main » et « tout repli national conduit à une impasse », Merkel parle de « relancer » l’Europe, Macron de « refonder » l’Europe, voici quelques objectifs communs aux deux pays.

       Renforcer la zone euro

Créer un « Fonds monétaire européen » pour que l’euro résiste mieux aux crises mondiales est une proposition commune ; hier 3 juin, la chancelière a acté la transformation du Mécanisme européen de stabilité (MES) en Fonds monétaire européen (FME) susceptible de venir en aide aux pays en difficulté économique.

Macron ajoutait : créer un ministre des finances et un budget de la zone euro.

Merkel vient de se prononcer en faveur d’un budget d’investissement de la zone euro (d’un faible montant). Mais pas de ministre des finances de la zone euro, pas d' »union de la dette » (le loup garou!).

       Mettre fin au dumping fiscal et social pour que les grands groupes ne puissent plus profiter des différences de fiscalité et de salaires entre États membres, vaste chantier !

       Donner un visage plus social à l’Europe : renforcer les droits sociaux fondamentaux, lancer un salaire minimum dans tous les EM, promouvoir une taxation équitable des grands groupes GAFA

       Instaurer une « taxe substantielle  sur les transaction financières pour une Europe plus juste qui serait directement affectée, selon Macron, à l’aide et au développement.

       Renforcer le rôle du Parlement européen : le projet de Macron de créer des listes transnationales (listes communes des candidats de la même famille politique mais de nationalités différentes) ayant été rejeté par ce même Parlement européen, il faut trouver d’autres solutions.

        « Réconcilier les visions économiques de l’Allemagne et de la France » (Allemagne) qui sont à la base profondément différentes, comme on le sait. « Plus de convergences avec l’Allemagne, renforcer la coopération entre les deux pays » (France)L’Allemagne considère faire un pas en acceptant de prendre en compte la vision économique de la France si étrangère à la sienne. Pendant ce temps, Macron voit l’Europe en grand et propose aux deux pays de signer un nouveau traité de l’Élysée (le 22 janvier 2018) et d’intégrer totalement leurs marchés en appliquant les mêmes règles à leurs entreprises d’ici 2024 !

        Projets de créer une Agence européenne des migrations et d’harmoniser le droit d’asile 

        Créer une force d’intervention européenne et une culture stratégique commune en matière de défense et de sécurité

 Les gestes de l’Allemagne (à confirmer)

L’Allemagne compte désormais  investir, ce qui est nouveau, profitable pour ses infrastructures et pour le reste de l’Europe. Compte tenu de son excédent budgétaire considérable (3,8 Mias € en 2017), elle estime pouvoir le faire sans déroger à la règle de l’équilibre budgétaire (« Schwarze Null »).

Elle prévoit aussi d’augmenter sa contribution au budget de l’UE pour compenser le départ du Royaume-Uni. A vérifier car cela vient en contradiction avec ce que le Ministre des Finances allemand aurait déclaré récemment.

Angela Merkel vient de formuler des réponses (prudentes, mais tout de même) aux propositions de Macron (faites en septembre 2017). On peut les considérer comme des points d’accord supplémentaires, c’est pourquoi je les ai déjà incluses dans les propositions communes ci-dessus.

Cinq lueurs d’espoir

1) Un sondage récent d’Eurobaromètre de mai 2018 : les deux tiers des Européens (67%) et 75% des Allemands[5]) jugent que leur pays a tiré profit de son appartenance à l’UE, pourcentage le plus élevé depuis 1983, est-il précisé.

2) Le prix Charlemagne, on dira que Merkel a voulu flatter Macron, moi je crois qu’elle est sincère, mais d’une culture historico-économique différente de la nôtre et qu’elle est ligotée par sa coalition politique.

3) Un accord a été trouvé le 26 mai 2018 sur le « paquet bancaire » auquel se sont ralliés le reste des Européens.

4) L’engagement pris par ces deux pays de présenter des propositions communes d’ici fin juin maintenant que l’Allemagne est (enfin) sortie de ses problèmes de formation de sa coalition : je sens une volonté commune de « refonder » l’Europe, l’un par ce qu’il y croit, l’autre parce qu’il n’y pas d’autre solution. Une première étape a été franchie hier par Angela Merkel dans les réponses aux propositions de Macron qu’elle a données dans un entretien au « Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung » du 3 juin, que j’ai incluses plus haut.

5) L’Europe sociale semble redevenir une priorité européenne (à confirmer).

Alors, à votre avis, les planètes de l’Europe peuvent-elles se réaligner ??

NOTES

[1]« Soros on Europe: ‘Everything that could go wrong has gone wrong’, FT du 29 mai 2018

[2]« L’Union européenne n’est pas seulement un marché. Les pères fondateurs ont tous insisté sur la dimension morale de la construction communautaire, commencée au lendemain de deux guerres mondiales. Si l’Europe promeut les droits de l’Homme, la paix, la démocratie, l’État de droit, l’amélioration des conditions de vie et d’emploi, ce n’est pas parce qu’elle s’estime meilleure que les autres, mais parce qu’elle a été pire et connaît les conséquences d’une Europe qui oublie ses valeurs » Sylvie Goulard.

[3]Macron a reçu le prix Charlemagne des propres mains de Merkel qui a fait l’éloge de l’engagement européen de Macron, dont elle semblait partager les analyses.

[4]Voyez l’article dans la Tribune du 29 mai : « L’Europe est malade de l’Allemagne » https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/l-europe-est-malade-de-l-allemagne-779923.html

[5]« L’UE retrouve la faveur des Européens » titre le Ministère Fédéral des Affaires étrangères d’Allemagne (mai 2018)

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